ora aî panta phérousi

Publié le par Michel Cerf

wra ai panta ferousi

 

 

Les saisons apportent tout, dit Héraclite. Pour l’heure, l’été ne m’apporte pas la chaleur ! Je me suis baigné hier, assez tard, vers dix-huit heures trente. J’ai eu droit à une éclaircie, à quelques maigres rayons tardifs. Le philosophe et ses contemporains disaient que le soleil avait la largeur d’un pied d’homme. C’était une connaissance, un savoir, ou mieux une croyance quasi religieuse pour eux. Quand Anaxagore osa prétendre que l’astre solaire dépassait en grandeur le Péloponnèse, Cléon l’accusa d’impiété…

Enfin je me mets à l’eau, comme d’habitude, mais aujourd’hui, je souhaite explorer les courants et je nage à dessein dans l’autre sens.

De La Baleine (les petits rochers au centre de la plage), je nage vers le grand rocher (The Mountain). Aussitôt, je suis entraîné par un puissant courant, tout à fait contraire au vent, opposé aux vagues. Un courant constant de mer montante qui semble balayer la plage du Guen d’ouest en est.

Il fait assez froid dans l’eau. C’est toujours un peu le même problème : s’habituer à la température de l’eau, à cet élément, à ce jus tonique ! Maintenant, avec une once de sentiment du devoir accompli : la trempette quotidienne.

En attendant de se baigner, la journée se passe en lectures, en balades; le repas du soir attendra, aujourd’hui, car j’ai fermement l’intention, comme chaque jour de me baigner. C’est une résolution. Mais j’attends que la marrée montante accorde à la plage sa belle allure de lieu propice à la baignade. D’ailleurs, comme la plupart du temps, vers le soir, le soleil est au rendez-vous ; cependant que le vent redouble. Un vent d’Est assez fort rafraîchit les corps sortant de l’eau. Le voici maintenant soufflant sans discontinuer.

J’ai pris ma serviette et je descends la plage vers le Gros Rocher. Je me déshabille et coince mes quelques vêtements, un short, une serviette, un gilet dans l’anfractuosité d’un rocher avec mes " nouilles " en plastique bleu par-dessus en guise de cale. Comme à mon habitude, je prends le temps de m’asperger, de mouiller mes membres, les coudes, les cuisses, la nuque ; d’arroser mon ventre et mon dos. Finalement, la mer vous appelle, vous attire. Je me glisse en elle comme un long poisson, comme le sabre d’acier dans son fourreau. Je patauge, je nage. L’eau n’est pas plus chaude que les autres jours. J’ai juste attendu la marée qui, décalée, arrive le soir, de plus en plus tard. Je profite de l’eau pour m’étirer pour m’allonger, pour m’étendre sur le dos et, malgré les vagues assez somptueuses, essayer de faire la planche, mais cela ne dure pas. Les lames vous bousculent, vous déséquilibrent, vous chahutent jusqu’à ce que la mer ait gain de cause. Et vous poussent à nager, à vous activer. Vous avez alors le choix de la direction et du style de nage. Pour ma part j’alterne brasse et nage sur le dos, avec de courts moments de planche. Dans l’eau, on aurait tendance à ne plus penser à rien, à se laisser aller au seul bruit des vagues s’écrasant sur la ligne de sable dur du bord de mer. L’œil scrute la colline, au loin, semée de verdure, de bruyères, de fougères, de pins. Des pins parasols alternant avec la présence de maisonnées (le domaine de Lanruen). Le moment de sortir de l’eau arrive. Le vent est toujours aussi fort et l’on regrette de ne pouvoir rester plus longtemps bien que le vent ne soit pas franchement glacé. Il est juste désagréable. On se hâte alors de trouver sa serviette pour éponger cette croûte glacée qui vous électrifie. Une fois séché, j’entoure mon cou de ma serviette éponge et je remonte jusqu’à ma chambre.

 

Par le vélux, j’observe alors le manège de ce que je crois être des vacanciers, des plaisanciers qui font un tour en Zodiac sous mon nez. Ils s’activent sous mes yeux mais j’en ignore les raisons. Leurs agissements m’étonnent. Je remarque, en les suivant avec les jumelles, qu’ils sont très bien équipés. Leur dextérité, leur habileté ma plaît. Ils sont rapides, efficaces ; ils se préparent à plonger l’un après l’autre, tandis qu’un troisième pilote l’embarcation avec maestria. J’ai remarqué la pointe de ce que certains puristes appellent un " Bombard " en l’honneur du médecin navigateur solitaire qui traversa l’Atlantique en mangeant du plancton puis devint ministre de François Mitterrand, que la marque Zodiac popularisa. A l’heure qu’il est, ces entomologistes des mots croisés sont à la soupe, tandis que mes plongeurs, moi, sont à la baille. Ils plongent et replongent à qui mieux mieux, comme s’ils cherchaient quelque chose de précieux, de fictif, car à cette heure et en ce lieu il n’y a rien, mais rien du tout à récolter mis à part une poignée de moules ou trois praires. J’ai aperçu un étrange matériel : étui, tube, planche grise qu’ils immergent. Le Zodiac repart et fait le tour du rocher qui émerge à cent mètres du bord, sur lequel explosent les unes après les autres toutes les vagues dans un formidable panache d’embruns. 

Les yeux rivés aux jumelles, voilà plus d’un quart d’heure maintenant que j’assiste à ce petit manège. Les deux hommes grenouilles, casqués, palmés, armés de tubas (la mer est peu profonde à cet endroit) plongent à tort larigot, mais ils sont adroits et se meuvent avec célérité dans les flots tumultueux. Bizarre ô combien ! étrange en tout cas ! J’ai l’impression d’avoir devant moi des nageurs de combat. Des soldates de la mer, en un mot des professionnels du sauvetage.

 

Le bruit d’un avion se fait entendre. Il s’agit d’un modèle d’hélicoptère peu commun. Ni gazelle, ni alouette, mais une espèce de frelon puissant avec à son bord - on distingue un équipage- plusieurs hommes déjà visibles et qui survolent la zone et semblent indiquer par des gestes, ou peut-être par radio, une manœuvre à venir.

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