CONCLUSION
Dans un combat, autour d’une polémique, il y a des institutions : l’institution théâtrale, l’institution juridique. Derrière la bataille de l’ayant droit et du metteur en scène se forment des appareils. Sont mis en branle des machines argumentaires. Le débat est une " machine ", un livre ne l’est pas moins. Les nouveaux cahiers de la Comédie-Française sont une petite machine. Machine littéraire, machine de guerre, machine d’amour, machine de théâtre, machines révolutionnaires qui s’ébrouent dans la résistance des uns et des autres vers un nouveau théâtre. Kleist est branché à une machine de guerre, Kafka à une machine bureaucratique (1). Pour souligner l’agencement machinique, dans cette pièce, Koltès, pour sa part, annonce par la fable, son ambition de l’éternel retour du théâtre. C’est l’expression d’une ambition. C’est le propre de notre mémoire d’opérer des retours dans l’odyssée du souvenir. C’est la fonction de la mémoire de se souvenir. C’est le rôle de l’histoire du théâtre de constamment réécrire les conditions de cet éternel retour des émotions passées. Quand les comédiens reviennent à la table, c’est Pierre Louis-Calixte (Sablon) qui se souvient d’avoir vécu, par la magie du texte de Koltès, ces instants troubles de la guerre d’Algérie. Car, si la pièce ne parle pas de cette guerre, elle en distribue toute l’inquiétude. Elle s’attrape sur le plateau, elle est partagée, et restituée finalement à la table (2), avant de pouvoir la transmettre au public. Ce qui est concevable à la table, par contre, ne l’est plus forcément à la scène, au plateau, quand les corps s’animent dans l’espace.
Arrivés au terme de notre recherche, le conflit, si prometteur parce que, porteur de rencontre, de débat, de création, semble se conclure par l’antithèse du théâtre : le tribunal. La justice est le dernier rempart de l’artiste. Ne sonne-t-elle pas le glas de l’échec du poète ? Les 21ème Molière ont récompensé Catherine Hiégel, d’ailleurs absente, pour le meilleur second rôle. Dans le rôle de Marthe, elle a remarquablement compris ce que Koltès fustigeait dans sa pièce : la bigoterie. Ayant connu l’auteur, elle en a illustré et respecté le message comique. Martine Chevallier, pour sa part a été sacrée " meilleure comédienne " de l’année. C’est entièrement mérité car, après avoir revu la pièce le 13 mai 2007, nous avons pu vérifier que cette belle actrice avait remporté, avec son personnage, la victoire sur Adrien. Ce n’était pas gagné d’avance. Jacqueline Maillan n’y était pas parvenue. Cependant, l’engagement d’un comédien Arabe et sa participation auraient évité la polémique et permis d’élever la pièce au niveau artistique qu’elle méritait. Le niveau esthétique voulu par l’auteur n’a pu être atteint. C’est en cela que Le Retour au désert, qui s’annonçait comme une réjouissance culturelle et spectaculaire sans pareille, paraît chavirer, à la manière du Titanic, dans un naufrage juridico-financier.
Nous avons tenté de répondre à de nombreuses questions sur l’œuvre de Koltès, concernant la place des minorités dans le théâtre français.
Comme Pierre Louis-Calixte, dernier entré à la Comédie-Française, Muriel Mayette avait la possibilité d’engager un comédien supplémentaire. C’était d’ailleurs son souhait avoué à l’occasion de la conférence de presse du 2 octobre 2006. Elle avait dit " pouvoir augmenter [la troupe] d’une dizaine de comédiens " (3). François Koltès et Muriel Mayette avaient réussi à s’accorder sur l’engagement d’Imer Kutlovci (Saïfi) qui, connaissant l’arabe, était kosovar, Bernard-Marie Koltès était sensible au fait de faciliter l’obtention d’une carte de séjour. La troupe, constituée de comédiens chevronnés, talentueux, imposait à l’Administrateur de distribuer les rôles tandis que le metteur en scène, devait veiller au meilleur emploi possible des comédiens. Comme en 1643, on avait écarté l’auteur du choix des rôles au profit du chef de troupe (4). Ce pouvoir régalien, impérial, accordé à la distribution, nous est apparu, dans ce cas particulier d’Aziz, assez anachronique. La tradition, certes, permet d’envisager de déguiser un comédien Français en Arabe, mais elle débouche sur une interprétation non-koltésienne qui, en opérant un contresens tragi-comique, renverse l’essence même du théâtre de Koltès, rendant impossible tout humour sur l’altérité.
L’invention de la langue de Koltès, sa beauté, est inspirée par la présence de l’étranger. En sondant, avec Freud, les méandres de l’inconscient collectif, nous avons approché la complexité de la polémique. Nous avons alors suggéré les réticences du plus vieux, du plus traditionnel théâtre de France, à ouvrir sa troupe à un sociétaire Arabe. Mais nous en avons manifesté l’espoir. Nous avons apporté un élément de compréhension à ce changement qu’opère l’auteur sur nos mentalités. La présence d’un Arabe sur scène prendra alors tout son sens. Dans cette blessure : la question de savoir si Michel Favory, excellent comédien, était conduit, à certains moments, au contresens en caricaturant parfois la figure de l’immigré, nous avons diagnostiqué la carence de cet humour tragi-comique du personnage voulu par Bernard-Marie Koltès.
Le parti pris comique était souhaité par l’auteur. Ce qui renforce Muriel Mayette dans son opinion, c’est son parti pris politique. Le besoin aussi d’assurer son autorité, en tant que femme, au sein de la troupe. Mais la machine à jouer, le burlesque, la B.D., finissent par faire glisser la satyre sociale dans la farce et le clown, ce que les critiques ont généralement raillé. Faute d’un comédien Arabe en scène, le costume a servi la " malédiction ". François Koltès précise toujours de ne comparer que ce qui est comparable. Molière, par exemple, a écrit pour son époque. Sa critique de la société du XVIIème, si forte, lui a valu d’être souvent interdit de représentation. Nous avons tenté d'élever le débat, non pas que l'enjeu ne fut suffisamment considérable, mais la perspective non-esthétique d'avoir à ester en justice, de voir accuser l’ayant droit, nous encourageait à qualifier, au sein de notre explicitation, le nom de l’Arabe comme tabou. C'est bien de l'un des plus vieux fléaux de l'humanité dont il est question dans la pièce (la guerre civile avec l'OAS) : la guerre. Nous avons proposé d’introduire un objet mythique, le mazzochio, pour montrer que Koltès se distingue des autres auteurs par l’utilisation du mystère. De la même façon que cet objet de construction de lignes de perspective du tableau d’Uccello, est en même temps l’emblème, le bâti de la coiffe des Florentins, la construction savante de la pièce de Koltès, fait que le lecteur, parfois le spectateur, sont en situation perpétuelle d’ouvrir de nouvelles portes au sens de la pièce. L’interprétation semble ne jamais finir. La Comédie-Française jouit d’une position, d’une image prestigieuse, doit-elle pour autant se mettre en situation d’écraser le message d’un auteur, de l’occulter ? Comme une institution française qui n’a pas ouvert assez grand ses portes à la composante Arabe de sa population, elle ne peut tout à fait promouvoir un auteur acquis à l’altérité, à la différence, à l’étranger. C’est ce que nous avons essayé d’analyser pas à pas, de comprendre. Bernard-Marie Koltès fait de l’altérité du Noir, de l’Arabe, le révélateur de son théâtre. Il y a quelque chose de l’ordre de l’annonciation chez Koltès.
Face à la prise de parti de l’ayant droit, la Comédie-Française a veillé à s’assurer de multiples soutiens. Elle a organisé des débats pour essayer de rallier le public, les professionnels à sa cause. Elle est allée plus loin dans le recouvrement de la raison de l’ayant droit. Elle a engagé une véritable campagne de dénigrement de la personne de François Koltès. La loi, cependant, avec une jurisprudence importante va dans le sens de l’auteur, dans le sens du respect de l’œuvre. Une instance aura fait défaut entre l’ayant droit et la metteur en scène : l’Administrateur. Notre recherche, comme la mise en scène de la pièce, s’inscrivent dans le contexte bien particulier des élections présidentielles et législatives (5). Différents points de vue, ne manquèrent pas d’évoquer l’autre question qui se profilait derrière celui de la distribution du rôle d’Aziz : la lisibilité des minorités dans le théâtre français. Nous avons osé une interprétation des mécanismes inconscients à l’œuvre. Nous avons cru utile de scruter notre culture pour en souligner certains aspects archaïques. La question de l’étranger mène à l’esthétique autant qu’à l’éthique de Bernard-Marie Koltès. Somme-nous à la hauteur de la vision grand angle, comme nous l’avons nommée, que nous propose l’auteur ? Une position que l’ayant droit, sorte de figure de Dreyfus du théâtre contemporain s’acharne, contre vents et marées, à défendre. N’y a-t-il qu’en devenant héros, comme aurait pu le dire Gracian, qu’on puisse exister ? (6) La Comédie-Française, aux yeux de l’ayant droit, n’aurait produit qu’un théâtre " abrégé " de Koltès. Ce n’était ni ce que François Koltès ni ce que les critiques attendaient du " plus grand théâtre de France ". La déception du public est à la mesure de celle ressentie par la troupe de ne pas pouvoir poursuivre les représentations.
Au premier temps de notre réflexion, nous avons tenté de rendre compte de cette aventure artistique. Nous avons essayé d’expliquer la détermination de la metteur en scène. Cumulant sa prise de fonction d’Administratrice et la responsabilité artistique du projet scénique, Muriel Mayette a suivi la route toute tracée d’une distribution traditionnelle, sans se douter de l’exigence originelle du théâtre de Bernard-Marie Koltès. Cette exigence, nous l’avons vu, passe par une place privilégiée accordée aux minorités. A tel enseigne que l’auteur a toujours veillé, soit par son écriture, en donnant des rôles à des acteurs d’origine étrangère, à mettre au jour cet art de la rupture, à donner un visage nouveau, multiculturel, à son théâtre.
Le travail intensif mené lors des répétitions, auxquelles nous avons eu la chance d’assister, n’a pas débouché sur une possibilité de reprise du spectacle. La fidélité au texte, cette " machine à jouer ", s’est engagée à corps perdu sur une autre scène que celle de la salle Richelieu : la scène médiatique. Fondé sur ce parti pris esthétique, François Koltès est venu rappeler, prenant parti contre cette distribution, que ce coureur marathonien qu’est la Comédie-Française, sortait des lignes fixées par l’auteur. Seul, arc-bouté sur la lettre de la loi, François Koltès a du subir les affres de la controverse. Cette course en avant n’a pas rencontré l’effet d’épuisement qui eût permis la réconciliation des deux parties. La collusion des fonctions a interdit à la nouvelle Administratrice générale de pouvoir jouer son rôle de médiateur entre metteur en scène et ayant droit. Au contraire, en entrant dans sa phase juridique, la querelle esthétique, la " Bataille " s’est enlisée dans les sables mouvants du désert. Une autre Bataille, procédurière, celle-là, vise à tenter de désarçonner l’ayant droit. Mais il s’agit, en fait, d’une attaque contre l’auteur. Il ne faut pas se méprendre.
Ce n’était certainement pas ce que souhaitait Bernard-Marie Koltès. Son œuvre demeure intacte, resplendissante, quoique toujours trop largement méconnue du très grand public.
La distribution du Retour au désert était éblouissante si ce n’est le choix de ne pas profiter de cette opportunité d’engager, à l’occasion de cette mise scène, un artiste Arabe, originaire d’Afrique du Nord, peut-être Algérien, du moins de langue maternelle arabe. Cétait le vœu de François Koltès parce que, nous l’avons vu, c’était ce que voulait Bernard-Marie Koltès. L’auteur souhaitait que son théâtre ouvre ses portes et ses bras à ces minorités bien particulières dans notre pays : les Noirs, les Arabes. Non seulement il souhaitait cela de son vivant mais, compte tenu de la législation en vigueur, c’est ce que son théâtre réclame toujours aujourd’hui. François Koltès, son frère, son ayant droit, n'aura pas économisé son énergie pour tenter de le rappeler, sans toutefois être compris.
Nous avons apprécié cette mise en scène parce qu’elle a profité du travail passionné et passionnant d’une troupe de théâtre exceptionnelle. Cependant le projet a manqué son auteur. La grande innovation sera d’avoir fait découvrir le côté burlesque de Koltès. Mais il a été presque immédiatement noyé par le clown. Une partie de son public devra attendre quelque temps encore pour applaudir Le retour au désert. Le théâtre de la langue dite par l’étranger n’a pas été mis sur le plateau. Un obstacle de taille a oblitéré un succès attendu. La monstruosité des personnages d’Adrien, de Mathilde, qui aurait pu terrifier et horrifier le public du Français, l’appelant de manière radicale à reconsidérer son image de l’autre, n’a pas été mise en scène.
Entre ce temple de la culture, lieu sacralisé entre tous, qu’est la Comédie-Française, et l’ayant droit, sorte de " gardien du temple " de l’auteur Bernard-Marie Koltès, le courant n’est plus passé. Le chercheur a tenté de comprendre et d’expliquer comment la rencontre de ces deux logiques a fait avorter la perspective de prolongation de ce spectacle comme sa reprise la saison prochaine. L’autorité de l’Administratrice a galvanisé son entourage pour essayer de résister à un auteur qui, pour la Comédie-Française, n’est aujourd’hui qu’un des nombreux auteurs de son répertoire. Quant à François Koltès, il a pu voir quel était le sort réservé à Bernard-Marie Koltès en France ; incapable de monter Le retour au désert comme il aurait souhaité le voir mis en scène. Après ce rendez-vous raté, la vraie mesure de cet auteur, n’a pu être prise par le public.
S’il est une " singularité ", comme se plaît à les souligner M. Denis Podalydès, par rapport à l’œuvre de Bernard-Marie Koltès, c’est bien l’éternel retour des détournements, des retournements, et autres trahisons qui semblent frapper cet auteur. Rares sont les metteurs en scène qui échappent à cette disposition d’esprit ou à ce manque d’imagination. Anne-Françoise Benhamou l’avait déjà signalé, nous l’avons rappelé plus haut. Ce fait semble se confirmer. Une étude approfondie pourrait certainement produire une explication plus satisfaisante à ce sujet. De même, le chercheur souligne ici le phénomène d’appropriation de cette œuvre par les jeunes metteurs en scène, qui les conduit cependant invariablement à trahir l’auteur. Est-ce là chose inéluctable ? Une étude plus poussée, sans doute, permettrait d’éclaircir cette question.
Un cortège de détournements frappe l’œuvre de Bernard-Marie Koltès qui ne semble devoir jamais finir. Au-delà de la traditionnelle inconstance qu’un auteur peut s’attendre à subir en France, cet auteur demeure, selon nous, méconnu du grand public. C’est par le théâtre et dans le théâtre que peut se produire l’évolution des mentalités. Il doit perpétuellement renouveler ses formes pour avoir des chances de reconquérir le public. En nous servant de cet objet d’abord mystérieux, le mazzochio (7), outil de construction de perspective du peintre Uccello, coiffure emblématique du parti des Florentins, nous avons voulu suggérer au lecteur la présence du mystère au cœur de l’œuvre de Koltès. " Une chose plus énorme et plus compliquée " (8) existe entre les hommes disait l’auteur. Il est une œuvre, en effet, complexe, magnifique, qui attend encore des artistes de talents, des comédiens, pour la jouer et la transmettre. Le retour au désert cherche toujours son Mentor.
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- DELEUZE, Gilles,
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- Débat du 23 avril 2007 au Studio-théâtre.
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MILLE PLATEAUX, éd. de Minuit, 1980 p.10 "mais la seule question quand on écrit, c’est de savoir avec quelle autre machine la machine littéraire peut être branchée, et doit être branchée pour fonctionner. Kleist est une folle machine de guerre, Kafka est une machine bureaucratique inouïe… ".UNE PART DE MA VIE p. 19.,
" C’était très, très enrichissant après toute une longue période de répétition, on était passé par le plateau donc vraiment c’était aussi dans le corps, l’exercice du B.A.BA. de dire ce texte comme il est écrit et on a fait une lecture, à la table, et c’était impressionnant comme à chaque fois que, on respectait, avec ce passif, avec cette expérience du plateau, tout en respectant simplement virgules et points, c’était impressionnant comme le sens et donc l’émotion, qu’on ressent ensemble et même à le dire et particulièrement à l’écouter c’était, c’était flagrant, c’était extraordinaire ! ". Lire en annexes p. 223, ce témoignage de Pierre Louis-Calixte.
(3) voir en annexes Article du Figaro du 3 octobre 2006 p.123.
(4) contrat de 1643 en annexes p 118-119
(5) Nous nous référons simplement à ce que considérait comme inquiétant l’auteur ; sur les résultats du Front national avec plus de trois millions (3 834 530) de Français votant pour le candidat de l’extrême droite au 1er tour des élections Présidentielles du 21 avril 2007, Jean-Marie Le Pen, 10,44 % des voix.
(6) GRACIAN, Balthazar. En référence à deux des ouvrages de ce jésuite espagnol du XVIIème siècle, Le Héros et l’Homme de cour.
(7) Mazzochio, voir en annexes p. 230.
(8) KOLTES, Bernard-Marie,