la distribution

Publié le par Michel Cerf

I-Le parti pris de la mise en scène

L’image de la Comédie-Française est prestigieuse. Le parti pris de la mise en scène sera affirmé au cours de trois mois de répétitions quotidiennes. Symbole de tradition, la distribution s’effectue dans l’écrin rouge et or de notre plus vieux théâtre.

 

A - la distribution

Muriel Mayette (1), metteur en scène choisie par le dernier Administrateur, Marcel Bozonnet, pour mettre en scène Le retour au désert, prend ses nouvelles fonctions d’Administrateur général de la Comédie-Française le 19 juillet 2006, alors que les lectures de la pièce commencent. Du côté de la troupe, Muriel Mayette peut s’appuyer sur des comédiens brillants auxquels sont venus s’ajouter quelques nouveaux venus, récemment engagés, comme Pierre Louis-Calixte, qui jouera Sablon dans la pièce de Bernard-Marie Koltès. Au Français, tout commence avec la distribution, c’est une tradition. Les comédiens, sous leur devise, simul et singulis, se répartissent les rôles de la pièce à jouer. Voyons dans quel cadre.


1- Simul et singulis (2)

Le théâtre, par sa scène, par sa forme, sa fonction, par ses espaces consacrés, définis, séparés, est un lieu ritualisé (3). Un règlement particulier y est en vigueur. La Comédie-Française est, à ce titre, à la suite de revers et de batailles, armée de traditions (4). Devise, huissier, semainier, doyenné, couturière (5), autant d’us et coutumes, de survivances du passé.

Dans cette enceinte qu’est la Comédie-Française, depuis un temps immémorial, sont exécutés les mêmes gestes, sont transmis d’anciens rites, sont en vigueur nombre d’usages particuliers. Une maison aussi où sont partagés des enthousiasmes, des moments d’extase artistique. Un lieu où la minutie préside à l’accomplissement des différents métiers du spectacle (jardinier [régisseur à jardin], tapissier, lingère-repasseuse, habilleuse, comédien, etc.). Une connivence s’installe alors entre les membres d’une équipe, d’une troupe. Une série d’activités, un ensemble de pratiques, trouvent en eux-mêmes leur fin. Car cette énergie commune (6), cette force trop humaine, ces rites du Français servent à la canaliser, à l’orienter vers un but ancestral : le triomphe du théâtre français. La manifestation de cette toute puissance, absorbe l’individu, l’accapare. Le singulis est intégré à la troupe. Il vient renforcer le simul aujourd’hui.

C’est à travers cette ritualisation, que s’effectue aujourd’hui, simul et singulis, la mission de service public. C’est dans le cadre d’un EPIC (7), que s’organise le travail en vue de représentations en alternance. La prospérité et le rayonnement étant les effets attendus de cette pratique collective. Cependant seul l’Administrateur est à même de valider ce qu’il est convenu d’appeler la distribution. Des comédiens sont engagés ponctuellement sur une création. Imer Kutllovci fut l’un d’eux, interprétant le rôle de Saïfi. Le facteur humain semble donc primer à la Comédie-Française. Sociétaires et pensionnaires composent une troupe d’acteurs chevronnés.

 

2- Une troupe d’acteurs confirmés.

La troupe compte soixante comédiens, hommes et femmes.

L’Administratrice générale distribue les rôles. Elle fait le choix. Elle décide des rôles de chacun de ses camarades. Il y a proposition, accord ou refus, attente d’un prochain rôle. Dans cette distribution du Retour au désert, par exemple, Dominique Constanza, s’avère être indisponible. C’est donc Catherine Hiégel qui la remplace. Ce n’est pas tout à fait ce qu’écrit Fabienne Darge (8). La comédienne en question, Catherine Hiégel, est ravie de retrouver l’œuvre de Bernard-Marie Koltès. Elle joua le rôle de Monique dans Quai ouest à la création. Par contre, à un premier rôle peut lui succéder un rôle de moindre importance. C’est ce qui est arrivé à Michel Vuillermoz passant du rôle de Cyrano à celui de Plantières. La chose fut soulignée et mal comprise par la critique. Disons que l’esprit de l’ordre de répartition des rôles à la Comédie-Française "semble avoir été perdu de vue ". (9) Pourtant le professionnalisme d’un acteur prime, que le rôle soit petit ou grand. Il semble que les comédiens du Français puissent " tout jouer ", qu’ils le puissent de façon magistrale. A la veille des répétitions, la distribution semble éblouissante. Martine Chevallier joue Mathilde et Bruno Raffaelli tient le rôle d’Adrien, L’un comme l’autre peut faire état d’un remarquable parcours. Martine Chevallier a été Phèdre pour Anne Délbée, Madame Sarti, dans La Vie de Galilée, de Bertolt Brecht, mise en scène par Antoine Vitez. Bruno Raffaellli a joué dans de nombreuses productions de Jérôme Savary (10).

Quant à Michel Favory (Aziz) il a, à plusieurs reprises, été dirigé par Alexander Lang (11). Il a joué Faust, Nathan le Sage, l’Electeur dans Le Prince de Hombourg. Il a été mis en scène, après avoir fait partie de la Compagnie Renaud-Barrault, par André Serban, Jacques Lassalle, Andrzej Seweryn, Yannis Kokkos, Stuart Seide, Antoine Vitez, et Georges Lavaudant. Une carrière prodigieuse commencée avant son entrée au Français et poursuivie au sein de la troupe, dont il partage l’esprit.

 

3- La distribution comme partage

L’attribution des rôles est un partage. Michel Corvin écrit : " la distribution d’une pièce obéit souvent à des traditions qui classent les acteurs en emplois déterminés d’après les critères de la tradition et de la Comédie classique. " (12) La tradition en vigueur à la Comédie-Française est celle de la troupe. Elle est ancienne. Elle fait de ses membres des associés, des sociétaires, des pensionnaires. Le pensionnaire voit ainsi son contrat renouvelé chaque année. Un sociétaire est engagé, s’il le veut et s’il le peut, jusqu’à sa retraite.

Quand nous examinerions cette coutume du théâtre, le cas de Sarah Bernhardt, interprétant Lorenzaccio dans le chef d’œuvre de Musset, fixerait bien cette autre tradition de confier le rôle principal à une femme, coutume tenace de distribuer un rôle d’homme à une femme, qui durera presque un siècle. (13)

C’est pourquoi, entre la tâche d’administrer, et celle de faire jouer les comédiens de la troupe, vient se poser la question à Muriel Mayette de " confier " le rôle d’Aziz à un acteur. Elle a pensé que distribuer ce rôle à Michel Favory serait " une excellente idée ". C’est là son point de vue. Qui doit jouer Aziz dans " la plus prestigieuse et la plus ancienne institution théâtrale française ? " (14) Le pouvoir de l’Administratrice rencontre le choix artistique de la metteur en scène. Peut-être trop hâtivement cependant. Mais qui aurait pu y trouver à redire ? Il n’y a pas d’intermédiaire, ces deux fonctions incombent à la même personne. Sa réponse, la metteur en scène la donne tout simplement en choisissant un comédien, parmi les artistes de talent de la troupe. L’Administratrice quant à elle accomplit la mission de distribuer au sein de sa troupe.

 

4- La mission de " distribuer "

Qu’est-ce qu’une distribution ? Faire la distribution consiste à confier chacun des rôles de la liste de personnages à un comédien. Il y a deux sens au mot distribution, notons-le au passage. D’une part l’acte de distribuer les rôles, d’autre part le fait de désigner l’ensemble des interprètes d’une pièce. Le terme recouvre à la fois l’idée de l’action et son résultat. Mais la tâche de distribution incombe d’abord au metteur en scène. Elle passe nécessairement par une connaissance préalable de la personnalité du comédien, de ses ressources expressives, comiques ou tragiques, de l’emploi de l’artiste. C’est une étape qui, notamment à la Comédie-Française, est envisagée de concert entre le metteur en scène et l’auteur, qui la soumettent à l’avis de l’Administrateur. Lorsque les fonctions sont séparées, l’Administrateur général accepte, valide ou non la proposition du metteur en scène et de l’auteur. Mais la règle qui toujours prévaut, c’est l’attribution des rôles aux divers sociétaires et pensionnaires de la Comédie-Française. (15) Il n’est pas rare qu’un comédien interprète plusieurs rôles en alternance. C’est le cas de Michel Vuillermoz qui joue le rôle de Plantières dans Le retour au désert. Il joue en alternance le rôle principal de Cyrano de Bergerac dans la pièce d’Edmond Rostand. Grégory Gadebois (Mathieu), de son côté, jouait le Cocher de Bortsova, avec Bakary Sangaré (le grand parachutiste noir), qui était Kouzma dans la pièce de jeunesse de Tchekhov Sur la grand-route (16). Remontons le cours de l’histoire pour nous arrêter à la France du Second Empire.

 

5- Le pouvoir de l’Administrateur

Ce pouvoir d’Administrateur remonte très directement au 27 avril 1850, quand l’Etat décide, par décret, de sa nomination sous l’autorité du ministère de tutelle. C’est l’Administrateur qui engage les pensionnaires et fait les distributions " en tenant compte de l’avis des auteurs et du Comité. " (17)

Mais aujourd’hui l’Administrateur assure la direction artistique, établit encore la programmation des trois salles et préside le Comité d’administration, l'Assemblée générale des sociétaires et le Comité de lecture.

Il se trouve que, comme Muriel Mayette le rappelle à l’occasion d’un débat (18) " nous sommes une troupe à la Comédie-Française ", (…). Tout spectacle à la Comédie-Française se joue " avec la troupe ". Il est clair que Le retour au désert ne fait pas exception à cette règle. Sauf que l’auteur, ou son ayant droit, aurait peut-être dû avoir, légitimement, son mot à dire.

C’est donc traditionnellement et, tout naturellement, dirons-nous, que Muriel Mayette dit avoir " regardé comme metteur en scène ce qu’il y avait dans la troupe " pour faire son choix. Elle choisit Michel Favory. Il ne semble pas qu’il ait connu énormément de rôles ces derniers mois. Il interprète, joue le rôle de Montfleury, et d’autres seconds rôles dans Cyrano. Par contre, excellent comédien, il a participé à l’aventure des " Fragments et intégrale du Conte d’hiver " de Shakespeare, mis en scène par Muriel Mayette. (19) De plus, Muriel Mayette, Denis Podalydès, Catherine Sauval, et Michel Favory viennent de connaître ensemble (2004) le succès de mise en scène de Platonov par Jacques Lassalle. Voilà des complicités et une expérience collectives permettant d’expliquer plus clairement de futures collaborations. Geste de tradition donc, cette distribution, Muriel Mayette l’"assume absolument" (20).

Donner le rôle d’Aziz, d’un Algérien, d’un Arabe, à un comédien français, à Michel Favory ne pose pas de problème à la nouvelle Administratrice du Français. Comme au début du siècle les rôles d’orientaux, d’Arabes, de bédouins, étaient joués par des comédiens de la métropole. Ils se déguisaient (21) voilà tout ! La Comédie-Française a ses traditions, on n’en change pas d’un coup de baguette magique. D’ailleurs ce lieu, ce " riche " lieu est un espace éminemment sacralisé.

 

6- Un lieu sacralisé

La demeure sacrée du théâtre. Le plus prestigieux et le plus ancien des théâtres. C’est son nom. Ou, comme l’appelle encore Bruno Raffaelli : " le plus grand théâtre de France ". La Comédie-Française fait figurer son plus ancien tampon, celui de 1680, sur tous ses documents. Peut-être est-ce la fortune de Koltès, pouvait-on penser en ce mois de septembre 2006, en voyant à l’affiche de la Comédie-Française Le retour au désert. Pièce dont l’auteur souhaitait qu’elle soit drôle et puisse faire rire le public ? Muriel Mayette dit encore : " nous sommes la seule troupe de France ". C’est ce caractère unique, premier, fondateur, prestigieux, ancien, original de la Comédie-Française qui la fait se souvenir de continuer à produire pour nous cette image sacralisée.

Sacralisée, elle l’est. Quand le Journal Le Monde évoque ce " temple de la culture française. " (22) Quelque chose qui touche la sensibilité du public comme quelque chose qui contamine tout le personnel, du gardien au chauffeur, du cuisinier à l’Administrateur, en passant par les comédiens de la troupe. C’est la maison de Molière. Le lieu d’élaboration de cinq créations annuelles, au long desquelles sont célébrés les auteurs, à commencer par Molière lui-même. Alors que Molière était mort depuis sept années déjà, les troupes des Hôtels de Bourgogne et de Guénégaud furent rassemblées. Pour un comédien, entrer puis appartenir à la Comédie-Française, c’est devenir officiellement artiste de France. Koltès, auteur, y entrant, connaîtrait-il ce paradoxe de n’avoir pas été tout à fait compris, victime d’une lecture trop rapide, trop superficielle? Une précipitation qui cause bien du dommage. Le drame se précise. Le besoin pour la nouvelle Administratrice d’asseoir son pouvoir semble devoir nouer les fils de ce curieux synopsis.

 

7- Le besoin d’affirmer son autorité.

Si l’on regardait les termes du contrat entre les comédiens de la troupe on comprendrait que l’auteur ou son ayant droit n’a pas son mot à dire dans l’attribution des rôles d’une pièce nouvelle. Mais ce qui se pratiquait du temps de L’Illustre théâtre, de Molière, à savoir que les auteurs n’auraient aucun avis à donner sur l’attribution des rôles, s’il nous donne une indication sur un certain état d’esprit, correspond à un très vieux contrat établi en 1643 (23). C’était trente sept ans avant la création même de la Troupe, par le Roi, en 1680. De nos jours, nous l’avons vu, le metteur en scène doit faire valider le choix des comédiens par l’Administrateur, en accord avec l’auteur, ou son ayant droit, le cas échéant.

Nous avons pu lire dans la presse que l’arrivée à la tête de la Comédie-Française d’une femme, Muriel Mayette avait, selon ses propres termes, été suivie d’un "chahut ". Elle indiquait à Yves Pérennou, de La Lettre du Spectacle, qu’il fallait " une forme d’autorité ", qu’il fallait " plus d’autorité ". La nécessité, au Français, de " clarifier "  les règles du jeu, de " redéfinir le rôle de chacun ", s’imposait (24). La nouvelle Administratrice ne refuse pas cette idée de mettre en place, par la douceur, une direction plus " ferme ". Une main de fer dans un gant de velours, diront certains. C’est dans cette disposition d’esprit, pour ainsi dire, que lui arrive la demande de François Koltès de modifier la distribution.

Voilà en quelque sorte le contexte de cette partie de bras de fer, comme certains journalistes n’ont pas hésité à la qualifier, qui commence entre François Koltès et Muriel Mayette ; entre l’ayant droit de l’œuvre de Bernard-Marie Koltès et la Comédie-Française. Le comédien s’appelle Michel Favory, c’est un remarquable comédien, mais le personnage lui, s’appelle Aziz.

 

 

  1.  

    1) Voir fiche Wikipédia en annexes p. 234. Muriel Mayette a mis en scène Le Conte d’hiver, parmi huit mises en scène à la Comédie-Française de Muriel Mayette avec Dramuscules de Thomas Bernard, Les danseurs de la pluie de Karin Mainwaring, Chat en poche de Georges Feydeau, Clitandre de Corneille, Les Amants puérils de Fernand Cromelynck, Oh, mais où est la tête de Victor Hugo à l’Odéon. ou site internet :
  2. http://www.comedie-francaise.fr/biogrphies/mmayette.htm
  3.  2) Il était une fois la Comédie-Française, fascicule. Simul et singulis : "être ensemble et être soi-même."

  4.  3) REY, Alain, Dictionnaire culturel, " Par ailleurs, parler de rituels, et surtout de rites, pour ces comportements " d’institution ", c’est aussi généraliser un concept construit sur des bases passablement ethnocentriques. Aux sociétés non occidentales les rites, aux sociétés occidentales " modernes " les rituels : proposition mesurée, mais passablement hypocrite. "

    4) Il était une fois la Comédie-Française, fascicule déjà cité.
  5. 5) Première représentation d’une pièce réservée au personnel, aux comédiens et à leurs familles à la Comédie-Française.
  6. 6) CAILLOIS, Roger, L’homme et le sacré, coll. folio essais, Gallimard, Paris, 1950, 250p.
  7.  7) Etablissement public à caractère industriel et commercial depuis le 1er avril 1995. (fascicule déjà cité).
    8) Le Monde du 24 février 2007 "relève de l'aberration, surtout quand on distribue par ailleurs une comédienne de la trempe de Catherine Hiégel dans un second rôle (Marthe)." in fascicule déjà mentionnné
    9)Ibid. 
    10) Bruno Raffaelli a joué notamment dans Super-Dupont, La Femme du boulanger, Le Bourgeois gentilhomme.
    11)Michel Favory joue Cléoménès, au Studio-Théâtre en 2004, Faust, dans Faust de W. von Goethe/G de Nerval en 1999, Nathan dans Nathan le Sage de G.E. Lessing en 1997, L’électeur dans Le Prince de Hombourg de H. von Kleist en 1994. Trois pièces mises en scène par Alexander Lang.
    12) http://www.comedie-francaise/glossaire/distribution.htm ; la définition donnée par le site actualisé de la Comédie-Française parait pour le moins cocasse puisqu’elle explique que " la distribution est établie conjointement par l’Administrateur général et par le metteur en scène. "
    13) CORVIN, Michel, Dictionnaire encyclopédique du théâtre, Paris,
    14) Ibid  
    15) Ibid
    16) Pièce d’Anton Tchekhov jouée au Français dan une mise en scène de Guillaume Gallienne du 1er février au 18 mars 2007 au Studio-Théâtre.
    17) CORVIN, M, ouvrage déjà cité. 
    18) Débat du 24 mars 2007 au Vieux-Colombier.
    19) Création de 2004.
    20) Débat déjà cité
    21) Notre participation au Séminaire de Jean-Marie Thomasseau, Les Manuscrits de la mise en scène, génétique théâtrale du Paradis de Mahomet et du Chant du désert.
    22) DARGE, Fabienne, " Le Retour au désert " s’enlise dans les sables de la convention, article du 23.02.2007.
    23) voir contrat de 1643 en annexes p.108-109 
    24) Voir en annexes p.123

  8.  

    , fascicule. Simul et singulis : " être ensemble et être soi-même ".http://www.comedie-francaise.fr/biographies/mmayette.htm
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