2ème partie le parti pris de l'ayant droit

Publié le par Michel Cerf

  • II- la prise de parti de l’ayant droit

    Les représentations ont commencé depuis le 17 février 2007. A partir du 22, régulièrement, les critiques de spectacle vont se manifester, discuter, critiquer ce spectacle, le parti pris esthétique de la mise en scène. Cependant la bataille fait rage.

     

     

  • Dans la joute médiatique
  •  

    Alors que la partie de bras de fer, elle, s’engage pour prendre des proportions imprévues, il est bon de réécouter quelques entretiens donnés, revus ensuite par l’auteur. C’est l’édition de ces éléments d’" esthétique " qui fonde l’ayant droit à se prononcer, à prendre son parti.

     

    1- Une part de sa vie

    a) de la présence

    " Le plus grand conflit s’élève dans ces murs très hauts, dans ces obstacles très complexes qui existent entre chaque individu. " (1)

    Cette phrase de B.-M. Koltès nous apparaît prophétique. L’auteur parle du fossé entre les hommes, il parle même d’un fossé immense (2). Il lance une supposition :

    " N’est-ce pas plutôt une chose plus énorme et plus compliquée. " (3)

    L’auteur nous suggère d’envisager la possibilité du mystère de l’humanité. Nous l’avons nommé, dans notre recherche, mazzochio.

    Car, ce que cherche à représenter Koltès, c’est un désir, une émotion (4) comment s’y prendre ? Par la présence réelle, concrète, même si c’est dans une pièce, dans une scène imaginaire, par la présence charnelle du corps de l’autre. Une chose qui, pour provoquer une certaine émotion, nécessiterait la présence du corps de l’autre. Voilà ce que l’auteur pouvait répondre à la question d’un journaliste l’interrogeant sur une soi-disant " lutte des races. " :

    " La présence des immigrés est ce qui nous maintient à un niveau intellectuel à peu près correct " (5) écrit-il. Cette présence c’est celle de l’étranger. Il dit encore :

    " Quant à la mise en présence des Noirs et des Arabes dans mes pièces, elle semble d’une telle évidence ! " (6).

    Ce que pratique l’auteur, c’est un théâtre de la confrontation, comme il le dit ci-dessus de son théâtre.

     

    b) de la rencontre

    Pour qu’il y ait rencontre, il faut qu’il y ait proposition, engagement, distribution. Enfin, il est nécessaire qu’il y ait mise en présence. " Un acteur c’est d’abord un visage. Le visage et le langage sont les marques de reconnaissance d’une personne ; on reconnaît quelqu’un à sa voix ou à sa gueule. " (7)

    Mais l’auteur n’a pas tout écrit, tout mâché. Pour le personnage d’Aziz, il n’y aurait pas de doute possible : il est Arabe, vient d’Algérie, sa langue maternelle est l’Arabe. C’est pourquoi l’auteur, pour la mise en scène, exprime ce souhait de pouvoir entendre la langue dite par l’étranger. Un étranger qui rendra au français sa beauté originelle. Si, par exemple, le texte aujourd’hui nous précise d’un personnage qu’il est Sénégalais, parle ouolof, est musulman, il ne peut venir à l’idée de personne d’aller croire qu’il s’agit d’un Blanc. Parce que l’homme dont je parle s’appelle Moktar, qu’il est Noir.

    Si Denis Podalydès fait jouer le rôle, rare, d’un Noir par un Blanc, il n’a pas compris le théâtre de son époque ! Koltès, l’auteur, (ou son ayant droit), ne se situe pas dans une problématique de " racisme ou [d’] antiracisme ", non, il met en scène le face à face. Bernard-Marie Koltès dit encore :

    " De toute manière, racisme ou antiracisme sont des catégories dans lesquelles je n’arrive ni à penser ni à écrire. (…) (8)

    L’auteur émet l’idée du doute. Il fonderait même son écriture sur ce doute. De quel doute s’agit-il ? C’est l’écriture de Koltès qui questionne, plus qu’elle n’affirme ou ne produit de réponses. Et ce n’est pas pour détester les Blancs. Très tôt, il s’explique. C’est grâce à l’exercice de son art qu’il dépasse la première aversion. Son théâtre lui permet d’aimer ses semblables :

    " En qualifiant les Noirs de bons et les Blancs de chiens, de cochons - ce qui bien sûr n’est pas aussi simple ; mais une fois ce choix fait, j’ai pu commencer à aimer les Blancs. " (9)

    L’auteur aime les Blancs, le doute, ici, n’est pas permis. Mais il les aime parce que dans notre pays il a la liberté d’écrire le personnage d’un Noir " nostalgique ", et le rôle d’un Arabe " généreux ". Cette liberté ne semble pas plaire à tout le monde. Cette audace de l’esprit de Koltès, de son théâtre, ne semble pas acquise pour certains.

    Car cela aussi fonctionne sur l’amour propre. Une écriture dramaturgique réconciliatrice entre l’auteur et sa conscience. D’ailleurs, qu’est ce que Dans la solitude des champs de coton ? Dans Le retour au désert, qu’est ce que c’est que ce couple d’agités, que sont Adrien et Mathilde, sinon l’émergence du dialogue, de l’éternel  conflit verbal ? Le dialogue avec soi-même, dit Keats, c’est la poésie.

     

    2- De l’auteur

    Arrivés à ce point de notre recherche, trois actants nous apparaissent dans cette bataille : le personnage du domestique, l’auteur, la metteur en scène. C’est-à-dire Aziz, Bernard-Marie Koltès et Muriel Mayette. Si l’on a fait de l’ayant droit un " dramaturge ", un conseiller littéraire, lui, le frère de l'auteur, c’est au fond pour une raison simple : la notion d’ayant droit gêne désormais la Comédie-Française. Partout dans les débats, les articles de presse, au fil de la polémique, jusqu’au procès, voilà l’antienne, la ritournelle : l’ayant droit constitue un empêcheur de tourner en rond. Pierre Assouline renchérissait avec l’évocation de la " veuve abusive " (10) se représentant sous l’aspect d’une sœur, d’un frère comme dans " l'Affaire Koltès ", prenant comme exemple d’étroitesse d’esprit de Stephen Joyce, ayant droit de James Joyce, pour mieux servir son dessein d’un François Koltès bouc-émissaire (11). L’effet d’annonce à l’égard de François Koltès, comme " conseiller littéraire ", plus que certain rôle d’opposant, vise à mieux l’évincer de l’ordre des actants, à le réduire à " faire partie de son équipe ", à l’effacer en tant qu’ayant droit. (12).

    Le débat du 24 mars permettait de faire resurgir certains cas célèbres ou litigieux des annales du droit d’auteur (Héritiers Victor Hugo, affaire Beckett de 1988, etc.,…), mais le fait d’attaquer les ayant droit, est devenu une " rengaine ". Le phénomène s’accentue. Si le débat du Vieux-Colombier (13) ne fit pas autre chose qu’essayer de remettre en question la notion d’héritage du droit d’auteur et l’existence du Code de la Propriété Industrielle, un mois plus tard, celui du 23 avril, au Studio-Théâtre par contre, constitue une véritable attaque en règle.

    Ce sont les ayant droit, quels qu’ils soient,  qui y sont fustigés : ceux de Joyce, nous l’avons vu, ceux de Beckett, mais encore ceux de Mauriac, puis ceux de Giraudoux, de Cocteau, car leurs souhaits sont " pervers ", leurs exigences mènent à " l’arbitraire " (14), y est-il dit. Si, pour se débarrasser de Koltès, on avait voulu s’en prendre à tous les héritiers, à tous les ayant droit, on ne s’y serait pas pris autrement. Ce qui est en question c’est bien une tentative de discréditer François Koltès, ayant droit de l’œuvre de Bernard-Marie Koltès. Il s’agit d’une campagne de " dénigrement "déclarera au tribunal son défenseur à l’occasion du procès du 29 mai 2007. Car à quelle jurisprudence se hasardera le juge qui viendra contredire les précécédentes décisions de justice en la matière ? Qui peut croire que, du jour au lendemain, la loi va être balayée ? Comment se passer du droit d’auteur ? En écartant les ayant droit ? Autant partir sur l’autoroute des vacances sans connaître le code de la route. Muriel Mayette  déclare : " On a (…) beaucoup plus de difficultés avec les ayant droit qu’avec les auteurs. " Ce serait plus facile, dès que l’auteur est décédé, de l’utiliser à son gré, au risque, hélas, de le condamner à une deuxième mort, soit en détournant son œuvre, en la condamnant, soit en ne la respectant pas, comme si les héritiers de Claudel avaient laissé faire un Claudel burlesque.

     

    3- Quid de l’ayant droit

    Le problème qui n’apparaît nullement aux yeux des comédiens de la Comédie-Française, justement, c’est leur méconnaissance du droit d’auteur. Ils entretiennent certaines confusions dans cette matière pourtant si voisine de leur art. Cette polémique n’en est que l’illustration. Première confusion : celle qu’ils semblent faire entre droit patrimonial et droit moral. L’article L. 123-1 dit que " l’auteur jouit, sa vie durant du droit exclusif d’exploiter son œuvre sous quelque forme que ce soit et d’en tirer un profit pécuniaire. " Ce droit persiste au bénéfice de ses ayant droits, ajoute la loi. Contrairement à ce que pense Bruno Raffaelli, par exemple, ce droit ne s’exerce pas cinquante ans, mais soixante dix (15). Auxquels il faut ajouter l’éventualité des années de guerre. En revanche, ce qui fonde le respect du nom, de la qualité de l’œuvre, c’est ce qu’il est convenu d’appeler droit moral de l’auteur.

    Il est indispensable de rappeler que, dans le cadre de la législation en vigueur, chèrement conquise, celui-ci est perpétuel, inaliénable et imprescriptible. Les héritiers de l’œuvre de Victor Hugo ont démontré récemment que ce droit était en usage et appliqué. Il fait jurisprudence. Pourquoi ne pas voir que François Koltès a bien souvent montré des signes évidents de tolérance. Pourquoi prendre un pari sur l’avenir ? Ceux qui, voulant voir modifiée la loi, à la faveur d’un régime ou d’un autre, pourraient avoir la surprise de découvrir des droits supérieurs accordés aux auteurs. Une loi se discute devant le parlement, rappelons-le. Elle suit ou tente de suivre un cadre fixé au niveau européen. De plus le Code de la Propriété Intellectuelle a sa cohérence. Or les développements du numérique imposent de nouvelles règles internationales en matière de droit d’auteur.

    La deuxième tendance à la confusion vient de l’incompréhension du fait que l’ayant droit, sur le plan moral, c’est l'auteur. Pour la loi, l’auteur et l’ayant droit, c’est la même chose. Si ce n’est pas la même personne, le droit moral est constitué d’un seul bloc. L’examen au cas par cas de l’historique de l’exercice du droit moral de Bernard-Marie Koltès, fait état de l’esprit de tolérance de l’auteur, donc in fine, de celui qui anime l’ayant droit. Mais il semble que certains professionnels n’aient pas réussi à s’en convaincre. Revenons sur quelques faits antérieurs.

     

    4- Retour sur de précédents retournements

    a) Dans la solitude…

    Nous l’avons dit, Koltès écrit pour donner un rôle important à un Noir, à un Arabe. D’une part, il écrit Dans la soliltude des champs de coton pour Isaach de Bankolé. Pourquoi ne veut-il rien d’autre qu’un Dealer Noir ? Parce qu’il refuse absolument que deux acteurs blancs sur scène ne fassent glisser trivialement le sens de sa pièce dans le genre " scène de drague homosexuelle ", c’est là l’explication jadis soutenue par Patrice Chéreau. D’autre part, le théâtre de Bernard-Marie Koltès, qui est le théâtre de l’altérité, de la rencontre, de la précarité de la relation humaine, de la fraternité, est évincé par ce mode de distribution. Une troisième raison est que, de son vivant, on parle du trio " Maillan, Piccoli, Chéreau… " Koltès vient à la fin, l’auteur passe après les comédiens, après le metteur en scène (16). Quatrième argument, quand Patrice Chéreau joue le personnage du Dealer, l’auteur se fâche. Il n’a pas été consulté, il apprend ceci par la presse, dans Le Monde. Car Patrice Chéreau en a décidé ainsi, de son côté, en parfaite connaissance de cause. Bernard-Marie Koltès lui avait fait savoir qu’il était hostile à cette idée. La pièce a été écrite pour un Noir et pour un Blanc. Chéreau passe outre. Mais l’auteur se montre intelligent. Il lui dit non sans un certain humour, ne pas pouvoir lui reprocher éternellement de ne pas être Noir ! Pourquoi ? Son théâtre, deux ans plus tard, réclame d’urgence un talent de metteur en scène. Il y a Le retour au désert. C’est l’œuvre, c’est la pièce d’Aziz qui demande à l’auteur de trouver, une fois encore, un metteur en scène. Plus récemment, une autre distribution fait réagir l’ayant droit.

     

    b) autre Solitude

    Quand Jean-Christophe Saïs fait monter une femme sur le plateau, toujours pour ce rôle du Dealer, elle s’appelle Natalie Royer. C’est un concours de circonstances, rien d’autre. Du moins, François Koltès l’explique-t-il ainsi. La pièce se joue, tourne à Paris comme en province. L’ayant droit s’est manifesté, il a protesté. Il a rappelé le point de vue de l’auteur. C’est tout. Où réside " l’arbitraire " de l’ayant droit dont Muriel Mayette se plaît à nous entretenir ? Le fait que le comédien prévu soit rentré au Français, justement, fait que l’ayant droit s’est incliné (17). Aujourd’hui cela lui serait reproché ?

     

    c) le cas Calvario

    Philippe Calvario s’amuse à réécrire une partie de texte ; est-il utile de le souligner, l’une des scènes principales (mais pas à ses yeux sans doute) de Roberto Zucco (18). François Koltès l’apprend. Il s’élève publiquement contre cette mise en scène, évoque le respect de l’œuvre. L’esprit de l’auteur a été piétiné. L’ayant droit ne fait que célébrer la mémoire de Koltès, de son frère. C’est son droit, non seulement il s’agit d’un acte humain, fraternel, mais c’est dénoncer un détournement. Ici, c’est son rôle. Ayant entendu Patrice Chéreau dire que Bernard-Marie Koltès aurait pu écrire un monologue pour le personnage principal, Zucco, Calvario s’est mis en tête de mettre dans la bouche de Roberto Zucco les paroles du " vieux monsieur " rencontré dans le métro. En vertu de l’Art. L. 335-2 et suivants du CPI, les représentations de la pièce seront interrompues. D’ailleurs Patrice Chéreau interviendra. Il dira la maladresse de Calvario (19) :

    " Alors il a essayé de faire monologuer Zucco – je sais, on n’a pas le droit de faire jouer le Dealer de la Solitude par un Blanc, fut-il un metteur en scène " prestigieux " ? Et de toute façon, il va rétablir, là, maintenant dans les jours qui viennent, le texte du vieux monsieur. Donc…(…) "  (20).

    C’est un refus de poursuivre les représentations qui sanctionnera Philippe Calvario, metteur en scène, étrange personnage en quête d’auteur !

     

    5- La bataille en coulisse

    Y aurait-il une bataille dans la Bataille ? Un autre combat ne se cacherait-il pas dans le paysage ? Au-delà de la bataille d’Adrien et de Mathilde dans Le retour au désert ? C’est certain, il y a la guerre d’Algérie. Muriel Mayette avait estimé que " le tabou [était] levé avec Le Retour au désert " parce qu’il permettait d’affronter l’Histoire de France. " (21) Comme avait pu le faire remarquer le journaliste Pierre Assouline, dans Le Monde 2, une bataille, un autre drame, se jouait dans les coulisses de la Comédie-Française. Muriel Mayette avait ironisé : " Il faudrait écrire une pièce là-dessus : les ayant droit et la Comédie-Française ! " Il y avait bien en effet un conflit entre l’ayant droit et l’Administrateur de savoir qui céderait le premier à l’autre. Une lutte allait-elle voir l’un de ces deux combattants l’emporter ? Etait-ce un hasard si le chercheur faisait le constat de cette superposition de plans conflictuels ? La bataille en coulisse n’était-elle pas, à y bien regarder, l’essence même de la pièce de Bernard-Marie Koltès, au travail avec un terrain résistant : le plus grand théâtre de France ? La toile de fond de cette catastrophe, ce nuage sombre : c’était la guerre d’Algérie. Mathilde venait récupérer son héritage, mais aussi sa part maudite. De ce temps de la bataille d’Alger, des plastiquages, ne faisait-on pas l’impasse sur l’angoissant usage de la torture. Dès lors le tabou était-il levé ? Ne subsistait-il pas une inavouable zone d’ombre ?

    Par l’entremise d’Antonin Artaud, allions-nous pouvoir nous élever, découvrir dans notre odyssée, l’esprit de Koltès, à la recherche duquel nous étions. L’auteur pouvait-il nous répondre par le " miroir magique " de l’art ? Sans rien connaître au fond du drame de La Bataille de San Romano, ne pouvions-nous pénétrer quelque secret de ce moment de guerre ? Notre but était d’enrichir la bataille des ayant droit, par l’intercession de Paul les Oiseaux, de son mystérieux mazzochio. Mais c’est paradoxalement l’Administrateur général de la Comédie-Française qui allait pouvoir le mieux nous éclairer.

     

    6- Le rôle de médiateur

    A plusieurs reprises, dans l’histoire récente de la Comédie-Française, l’Administrateur général a pu jouer un rôle de médiateur entre auteurs et metteurs en scène.

    1.  

    2. l’affaire Beckett
    3.  

    En cas de litige entre auteur et metteur en scène, il ne s’agit pas encore ici d’ayant droit puisque Beckett est bien vivant. Le rôle de l’Administrateur général est mis en lumière. Dans le différend de 1988, entre Gildas Bourdet et Samuel Beckett, à propos du décor rose et sang de bœuf, de la présence de vingt cinq mannequins, l’auteur se manifeste. Il s’insurge. Il proteste de ces " innovations ". Il dit que ces " partis pris scénographiques vont à l’encontre des indications scéniques de sa pièce. "

    Antoine Vitez, alors Administrateur, vient au secours des protagonistes. L’Administrateur général se fait médiateur, intercesseur. Au bilan ? L’auteur et le metteur en scène, Beckett et Bourdet, trouveront un terrain d’entente. Le travail de L’Administrateur, la persuasion de Vitez, ont permis d’éviter le fiasco. Gildas Bourdet refusera tout simplement de signer la mise en scène. Mais les représentations auront lieu, dans le décor gris pensé par Beckett.

     

    b) l’affaire Calvario

    Une fois encore l’Administrateur général de la Comédie-Française sait se ranger du côté du public. Le moment venu, Marcel Bozonnet entre dans la bataille. Il entre en jeu. Il assure le rôle d’intercesseur, de conciliateur dans La Bataille de San Romano des ayant droit contre les metteurs en scène.

    Marcel Bozonnet, le 13 avril 2004, annonce la bonne nouvelle à François Koltès, l’entrée au répertoire de la pièce de son frère, Le retour au désert. Il intervient personnellement auprès de François Koltès pour, dans ce nouveau bras de fer qui l’oppose aux metteurs en scène, dit-il :  " rétablir le dialogue entre vous et lui. " (22)

    Cette action bénéfique du patron du Français, à l’époque, restera sans effet. La tentative de Marcel Bozonnet vise à assurer, si possible, la poursuite des représentations, dans l’intérêt du public. Nous le disons, cette tentative sera un échec. Parce que l’ayant droit, c’est la personne morale de l’auteur. L’ayant droit a estimé Bernard-Marie Koltès, l’auteur, non seulement avoir été trahi, mais dirons-nous, avoir subi une " humiliation " par la réécriture. Les solutions de remplacement (la voix de Michel Piccoli) auront trop tardé, se révélèrent n’être que des ersatz.

     

    c) les trente représentations

    Dans l’affaire qui nous concerne, le dialogue semble s’être interrompu. Un manque de compréhension réciproque a conduit à cette situation. La confusion des rôles aura été préjudiciable à l’auteur comme aux comédiens. Difficile en effet à l’Administrateur général du Français d’arrêter la metteur en scène quand il s’agit d’une seule et même personne. Dans cette affaire il aura manqué une personne capable d’entendre et de réconcilier les deux parties avant que le juge en décide. Il aura manqué, par un concours de circonstances, de cette instance régulatrice.

     

    7-La confusion des rôles

    Nous l’avons vu, il y a deux Aziz au moins, le cher et le puissant. Cependant le problème qui se pose à Muriel Mayette c’est, d’un jour à l’autre, avec le départ précipité de Marcel Bozonnet, de se retrouver à la fois metteur en scène et en charge d’un nouveau rôle : Administrateur général. Moment historique certes, affirmation de l’espoir de voir une femme assumer une mission de première importance, mais redoutable responsabilité à assumer.

    A l’occasion du débat du 23 avril 2007, au Studio-Théâtre, elle dira, en même temps, que les événements se sont enchaînés trop vite :

    " C’est aussi moi, je suis l’Administratrice maintenant, le metteur en scène ; toutes les têtes se sont un peu mélangées, cela n’a pas facilité…(…) " (23)

    Muriel Mayette trouve l’intervention de François Koltès " destructrice ". Il est compréhensible que, si les représentations ne peuvent se poursuivre, c’est dommageable pour le travail de l’équipe. Cependant, de par la loi, l’ayant droit, exerce le droit moral de l’auteur et seulement ce droit. De notre point de vue nous ne questionnons pas la matière juridique. Notre recherche possède sa propre logique : essayer de comprendre et d’expliquer le cas d’Aziz. Tenter de répondre à la question : qui doit, en fin de compte, être présent sur le plateau pour jouer Aziz ? Mais Aziz n’est pas seul en scène.

     

    8- Rupture et perte de repères

    Ces personnages du retour au désert sont odieux, monstrueux. Adrien, Mathilde, c’est le groupe-sujet, le mathème (24) oppressif, égoïste, qui va entraîner la chute de la maison Serpenoise. Le titre de la pièce donne la mesure de leur monstruosité. Tout ira au désert. La famille est un désert. Koltès en fait le constat. De cette stérilité, de cet arabhah, qui mène au yesimôn (25), à cette terre dévastée, ce ge anudros, cet invium, ce chemin non viable, impraticable, Muriel Mayette ne nous parle pas. Ce désert-là, dont nous entretient Koltès, n’est pas le désert biblique, c’est le désert du cœur, le désert de la province et de la famille. Celui qu’on a en tête, dont on meurt, parce qu’il n’y a plus d’eau, plus d’air, plus de ressources naturelles. Ce monde qui se prépare, dont le théâtre de Koltès signe la rupture. Avec cette phrase de la tragédie, cette méchanceté qui ronge ses personnages, qui est dans la pièce écrite, mais qui n’est pas dans la mise en scène : ces feuillages de méchanceté qui, l’arbre abattu, déraciné, poussent encore (26). Ce sont les dates qui marquent le mieux cette phase qu’atteint la civilisation occidentale. Après 1870, 1918, 1945, sans parler de 1968 (27), ni comme notre étude génétique des manuscrits du théâtre l’a démontré, nous suivons l’évolution de la représentation de l’Islam et d'un " bon sauvage " avec Le Paradis de Mahomet (1906) et Le Chant du désert (1930). Les temps ont changé. La décolonisation est passée par là. L’Algérie est un état indépendant. Nonobstant le ressentiment, l’ostracisme ne porte pas naturellement à l’amitié entre les peuples c’est un fait : il est beaucoup plus difficile à un français d’origine maghrébine ou africaine de trouver un emploi. Il leur semble impossible de trouver un logement.

    Après avoir recontextualisé les positions de l’auteur, de son ayant droit, rappelé de précédents détournements, nous avons montré la confusion des missions au sein de la Comédie-Française, l’absence d’instance conciliatrice. Nous allons essayer de comprendre les ressorts et les mécanismes inconscients parfois à l’œuvre dans la prise de rôle d’Aziz par un comédien Français.

     

     

    1. KOLTES, Bernard-Marie, éd. de Minuit ;
    2.  

    3. Ibid
    4.  

       

    5. Ibid
    6.  

       

    7. Ibid
    8.  

       

    9. Ibid.
    10.  

       

    11. Ibid
    12.  

       

    13. Ibid
    14.  

       

    15. Ibid.
    16.  

       

    17. Ibid.
    18.  

       

    19. Terme caricatural utilisé pour désigner la veuve de Giacometti qui emporta les droits du sculpteur et constitua une jurisprudence. Terme malveillant repris à l’occasion du débat du 24 mars 2007 puis dans l’article " Joyce sous tutelle ", voir en annexes p.203.
    20.  

       

    21. Ibid.
    22.  

       

    23. Nous nous appuyons sur la notion de " Schéma actantiel " élaborée par A.J. Greimas.
    24.  

       

    25. Le 24 mars 2007 à 16h00.
    26.  

       

    27. Débat du 23 avril 2007 ; voir en annexes p.211-212
    28.  

       

    29. Le théâtre et les arts à deux temps
    30.  

       

    31. Art L 123-3 du CPI
    32.  

       

    33. Il s’agit du comédien Mathieu Genet.
    34.  

       

    35. N° 5 CNDP p.20 " Un effet pervers qui ne devait cesser de s’accentuer. ", Comme l’a bien montré Anne-Françoise Benhamou.
    36.  

       

    37. Opus déjà cité
    38.  

       

    39. Voir en annexes, lettre de Patrice Chéreau p.129-131.
    40.  

       

    41. Article La Terrasse à lire en annexes p.133.
    42.  

       

    43. Voir en annexes lettre de Marcel Bozonnet p.132.
    44.  

       

    45. Débat du 23 avril 2007 ; voir en annexes p.215.
    46.  

       

    47. SEBASTIEN, Marie-Paule, Bernard-Marie Koltès, et l’espace théâtral, L’Harmattan, Paris, 2001.
    48.  

       

    49. VIGOUROUX, F., Dictionnaire biblique, " de la racine Yasâm, une vaste solitude, l’idée de dévastation ".  (Bibliothèque historique de la Ville de Paris).
    50.  

       

    51. SHAKESPEARE, William, Richard III, II, 2, cité en exergue du retour au désert)
    52.  

      Why grow the branches now the root is wither’d ?

       

    53. BADIOU, Alain, Théorie du sujet, Seuil, Paris, 1982. " Ce pays n’a eu, depuis un peu plus d’un siècle, que trois titres de gloire à présenter, trois moments d’existence réelle, trois figures d’une universalité possible : La Commune de Paris en 1871, la Résistance entre 1941 et 1945, la levée de jeunes et des ouvriers en mai-juin 1968. " p.13.
    54.  

      Why wither not the leaves that want their sap ?

      . Voir notre mémoire de master 1; ces faits remontent à 2004. d’Henri Gouhier ; voir notre bibliographie.p 35 p.25-26. p.82. p.126p.127UNE PART DE MA VIE, p. 19 Koltès évoque murs et obstacles dans Combat de nègre et de chiens.. p .19. p.19. p.15
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