le processus de répétition
D- Le processus de répétition
1- Aziz joué
Aziz joué par Michel Favory, au vu de nos notes de répétitions, essaie bien d’entrer dans " la peau " du personnage. Il sent bien qu’il n’est pas Aziz. Comme tout comédien qui prend son rôle. Mais il le devient. Il devient Aziz " mon cher ", voulu par Muriel Mayette dans Le Retour au désert : question de parti pris. Il imite un accent arabe. Cela ne dure que le temps de quelques répétitions. Mais l’effet est déplorable. Muriel Mayette lui demande de s’abstenir, préférant un jeu et un phrasé plus authentiques. Ce n’est pas Aziz, voulu par Koltès mais, du moins, cela cesse d’être ridicule. De ce gag-là, elle ne veut pas. Cependant nous constaterons plus tard, au cours des représentations, qu’il tombe, sans doute bien malgré lui, dans ce travers.
Quand Arrabal dit de L’Architecte et l’Empereur d’Assyrie, (1967, m.e.s. de J. Lavelli) : " c’est l’apologie du bon sauvage. C’est une pièce contre la civilisation ". Il définit exactement son propos d’ensemble : faire que le corps, la primitivité brute, soit le support de nouvelles valeurs : la pensée sans langage, l’esprit de corps si l’on peut dire.
(…) Qu’est-ce que le personnage dès lors ? " Un désir qui prendrait corps à travers les images. " Désir et délire d’illuminer la nuit, d'éclairer les régions secrètes de nous-mêmes, de prévoir le mystère de l’avenir. " (1)
Exercice de thérapie personnelle, le théâtre d’Arrabal l’achemine vers un langage direct, non verbalisable, du corps. Peut-être réalise-t-il, mais un peut tard, ce qu’Artaud avait rêvé, si tant est que l’image ne perde pas l’essentiel de son pouvoir à cesser d’être virtuelle ou sortirait alors du théâtre représentation où la parole – médiate – s’interpose entre la scène physique et le spectateur pour déboucher sur le théâtre-action, sur le happening. " (2)
Michel Favory prend l’accent maghrébin en le caricaturant pour distraire un instant ses camarades. Cela provoque les rires (3) des comédiens présents, nombreux. La troupe est, ce jour-là, presque au complet. Le vendredi 15 décembre il est dit que " Les Arabes parlent lentement ", ou qu’ils prononcent parfois " ‘Haziz ". Michel Favory trouve que son personnage est un Mentor…C’est à l’occasion de cette répétition que Muriel Mayette affirme aux comédiens qu’elle " aime Aziz " et qu’" il fait la pièce ". Si son problème à lui, " à Aziz était résolu, il n’y aurait pas de conflit, dit-elle, il n’y aurait pas de guerre d’Algérie ". Il n’y aurait pas de Bataille de San Romano (4), pour nous, car il n’y aurait pas eu l’écriture par l’auteur, de la pièce Le retour au désert, pas d’œuvre d’art complexe, de polémique inextinguible non plus, à analyser. Il est à noter que le conflit entre François Koltès et Muriel Mayette s’est déclaré. (5)
2- Un rôle pesant
Koltès n’a-t-il pas placé la scène du café Saïfi au centre de sa pièce comme Uccello avait placé, dans sa Bataille, le choc et l’affrontement au centre du triptyque pour signer son œuvre ? Indéniablement, l’auteur, avec cette Bataille, nous incite à réviser notre propre lecture de la pièce. Dans le texte écrit, dans la pièce, le personnage d’Aziz n’est-il pas le seul " gentilhomme " ? Marthe parle du " généreux Aziz ". Même si Aziz dit qu’il est " un couillon ", il n’a pas à s’en vouloir. Il est irréprochable : c’est le " parfait " domestique. C’est cela qui, pour B.-M. Koltès, est insoutenable. A la pesanteur du personnage correspondra la pesanteur du rôle. Aziz a les yeux de l’auteur : il ne supporte plus sa condition, dans la mesure où le fils d’Adrien, Mathieu, vient l’agresser, le provoquer. Du point de vue de Mathieu, l’identité d’Aziz est incertaine : domestique ? Arabe ? Français ? Il n’en sait rien. Mathieu ne peut admettre qu’Aziz soit Français. Mais la question de Mathieu est insidieuse. Elle porte à incandescence la sensibilité d’Aziz. C’est une question qu’il ne faut pas lui poser. Mathilde nous le dit : " sauf dans la colère " (6). Mais il n’y a pas de réponse à cette question. D’ailleurs, Aziz a déjà répondu. Sa réponse ne saurait nous satisfaire.
3- Le malaise d’Aziz
Aziz est simplement conscient, comme un Tarahumara (7), qui lui est éveillé, qu’il a été abusé. Il n’y a, par moments, pas de véritable place pour un Arabe à Metz, surtout en ces temps de haine, de représailles, de répression. C’est ce malheur, ce malaise, ce drame-là que Koltès met en scène. Il le met en scène en 1988 parce que le problème se pose. La question de l’immigration et la montée du racisme anti-arabe, la montée du racisme tout court, imposent à l’auteur, en quelque sorte de trouver une forme idoine à ce projet. Mais ce n’est pas l’identité d’Aziz, en réalité, qui est posée : la question émane de Mathieu. C’est lui qui n’est pas capable d’intégrer cette idée qu’Aziz est Français (8). Bien sûr qu’il est Français, mais en toute ambiguïté. Le théâtre de Koltès a inévitablement besoin d’un immigré, d’un Algérien sur le plateau pour le vérifier, pour mettre le public en face du corps et de la voix, de l’identité algérienne de l’autre. La demande de François Koltès d’avoir sur scène un personnage " qui est étranger qui parle une langue étrangère qui vient sur le plateau et qui, tout à coup, parle français. C’est ça la vraie question [qui se pose en coulisse], c’est ça que Koltès veut mettre sur le plateau. Ca fait partie à la fois de la réalité, et à la fois, c’est une part de la poésie de la pièce. " (9) Bien entendu il faudrait que Michel Favory, excellent comédien, prince en exil, pose lui-même la question durant la répétition : Puis-je jouer Aziz ? Mais le doit-il ? Le peut-il ? Qui est désarçonné sur ce plateau ? Le comédien, la metteur en scène, ou bien n’est-ce pas plutôt l’auteur ? Un auteur à qui l’on croyait, à l’origine, rendre hommage. Si l’on rate la fonction poétique du personnage d’exploité, n’est-ce pas parce que quelque chose de l’ordre du politique échappe au metteur en scène ?
4- Nouvelles formes d’exploitation
Rien ne permet d’affirmer, comme le fait Muriel Mayette, que l’auteur écrive dans ses didascalies qu’il voulait un Algérien dans Le retour au désert. Non, il ne l’a pas écrit, mais il a tout fait pour que le lecteur le comprenne. Il a créé en particulier deux personnages Arabes pour qu’ils échangent, dans leur langue. Aziz, n’est donc pas un travailleur anonyme. Saïfi et Aziz sont des compatriotes, Algériens tous les deux, vivant en France, à Metz, l’un cafetier, l’autre domestique. Par la subtilité de son écriture, Koltès donne à Aziz une place emblématique afin que le personnage de domestique puisse représenter la condition factuelle de l’immigré. Koltès ne fait pas un théâtre historiciste (10). Il se sert de la toile historique pour mieux dénoncer l’exploitation de l’homme par l’homme. L’établissement d’une nouvelle forme d’esclavage est dépeint. La société, usant du préjugé racial, tente de domestiquer une partie de sa population d’origine étrangère. Le fait de ne pas accorder de visibilité à une minorité entraîne nécessairement le développement d’images négatives.
5- Koltès persiste et signe
Non, Koltès ne nous dit pas qu’il souhaite un Algérien dans Le Retour au désert mais peut-être fait-il mieux. Le cadre religieux des cinq prières musulmanes donne à la pièce une dimension spirituelle. Il s’agit dès lors, pour l’auteur, d’une question esthétique. C’est le rythme de la journée, cette poésie, ce dépaysement, recherchés ici. C’est quelque chose qui donne du goût de vivre, en France, peut-être le goût de la tolérance et de la fraternité ? (11) Aziz parle arabe, parce qu’il pense que personne ne l’entend. Il est tôt, six ou sept heures du matin. En conséquence de quoi nous avons supposé que, dès la première scène, il s’agissait de sa langue maternelle. D’ailleurs, il dit que son patron est un " con " parce qu’il déclare : " cela s’annonce comme une sale journée ". Et pourquoi ce serait une sale journée ? Lui demande Mathilde, surgissant scène 1. Aziz lui répond, en arabe : " parce que si la sœur est aussi conne que le frère, cela promet. "
La mise en scène n’a d’ailleurs pas respecté l’ordre d’entrée indiqué par les didascalies de l’auteur. Le caractère égocentrique de la sœur a été gommé au profit de l’irruption d’une image de famille " unie " autour de la figure symbolique maternelle. Bien entendu, pour comprendre Koltès, mieux vaut ici entendre, comme Mathilde, l’arabe. Le retour au désert, la pièce écrite, c’est Bernard-Marie Koltès, l’auteur qui la signe. La mise en scène du Retour au désert, c’est Muriel Mayette. Retour au questionnement, au mazzochio, pour tenter d’ouvrir un tiroir et pénétrer l’un des mystères de l’œuvre. Or, ce contenu nous échappe (12).
6- Conclave au Vieux-Colombier
(13)A l’occasion de ce débat du 24 mars, la question du métissage avait été posée. Une question lancinante demeurait, sans avoir pu être clairement posée : pourquoi n’y avait-il aucun acteur Arabe au Français ? Mais le mot " Arabe " n’avait pas été prononcé. Le débat avait dévié sur la question de la nationalité " Algérienne " du personnage d’Aziz.
Pour sa part, présent à ce débat, Bakary Sangaré allait représenter, à lui seul, à la Comédie-Française, toute l’Afrique. Il semblait symboliser et porter sur ses épaules la population entière d’un continent. Une deuxième question, sous forme de regret, dans la confusion de la fin du débat, paraissait émerger : pourquoi les comédiens issus de l’immigration avaient-ils autant de peine à trouver un rôle en France, au théâtre ? Si l’on ne pouvait profiter de l’occasion d’une pièce proposant des rôles d’Algériens, des personnages d’Arabes, pour engager des comédiens issus de l’immigration ou un étranger, quand pourraient-ils être engagés ?
7- Un débat d’actualité
Une nouvelle page de cette polémique était tournée au matin du mercredi 29 mars 2007. Sur les antennes de France Inter les deux combattants du retour au désert campaient sur leurs positions respectives. (14) On pouvait constater que Koltès, l’auteur, faisait toujours parler de lui. Il avait su, très habilement, s’immiscer, d’une certaine façon, dans un débat plus large : celui de la campagne électorale. François Koltès précisait une nouvelle fois sa pensée et sa position au vu des derniers rebondissements. Qu’un comédien Arabe ou Algérien joue à la Comédie-Française dans Le retour au désert " c’est quelqu’un qui est étranger qui parle une langue étrangère, qui vient sur le plateau et qui, tout à coup, parle français. (…) C’est ça que Koltès veut mettre sur le plateau. " Précisant que ce plan politique et esthétique faisait " à la fois partie de la réalité, et à la fois, c’était une part de la poésie de la pièce. "
Muriel Mayette, quant à elle, répondait qu’elle ne voyait pas, à ce moment-là, qu’un acteur manque à la troupe, par exemple un acteur parlant arabe, ou un Algérien. Elle s’expliqua en disant que la pièce nous parlait d’aujourd’hui mais, semble-t-il, pas de la question de l’emploi de français issus de l’immigration. Pour elle, " engager un Algérien dans une pièce française pour représenter Aziz [c’était] enfermer un comédien dans la représentation de ses racines " et elle ajoutait que " ce serait enfermer Aziz dans une carte d’identité ", prouvant par-là que le débat était d’actualité. Peut-être alors, pouvait-on imaginer que, du côté du théâtre, on n’avait pas fait tout ce qu’il aurait été souhaitable de faire : une place à l’étranger. Une plus grande ouverture de l’espace théâtral aux français issus de l’immigration aurait permis de jouer le théâtre de Koltès comme il convenait. Mais n’était-ce pas précisément la fonction que l’auteur avait assigné à son théâtre ?
8- Paul les Oiseaux
C’est cette imperceptible voix, ce héros obscur, la légende secrète, Uccello le Poil, comme l’appelle Artaud, qui représente un esprit détaché, ni pur, ni réaliste, une langue régénératrice qui réunit lumière et matière, âme et corps. C’est l’esprit de Bernard-Marie Koltès. C’est la tentation pour nous d’échapper à cette pesanteur juridique qui s’abat sur le théâtre.
Au fond, peut-être, vérifions-nous, dans le cours de notre recherche, qu’un haut fait, qu’un événement, pour parvenir jusqu’à nous, n’a d’autre moyen que d’utiliser l’émotion qu’il a suscitée. Via l’expression de l’artiste, il trouve le chemin de sa transcendance, dans l’art. Pour Uccello, La Bataille de San Romano ; pour Koltès, Le retour au désert, la revendication d’un héritage car, c’est là le centre du dissensus, le conflit algérien n’en étant que le décor, le prétexte. Le fond du tableau d’Uccello, sans perspective, c’est celui de la campagne toscane, des moissons, des labours du quinzième siècle. Mais, pour Koltès, la période de la guerre d’Algérie, c’est le temps des émotions fondatrices de son théâtre. En définitive, pour notre sujet, Le Retour au désert dans le travail scénique de Muriel Mayette, cette question de la distribution est intimement liée au parti pris de la mise en scène. Muriel Mayette ne faisait-elle qu’affirmer son autorité ? Sa nomination avait connu " un certain chahut ". L’administrateur était " complètement d’accord " avec le metteur en scène. Mais le rôle d’Aziz ne pesait-il pas maintenant sur les épaules de Michel Favory ?
Nous avions vu le contexte de la distribution de la pièce au Français. Notre démonstration était venue éclaircir le rôle d’Aziz, son double aspect ? Un tabou semblait avoir gêné l’engagement d’un acteur arabe. Un peu de provocation ne s’était-elle pas glissée dans ce choix ? Après avoir relevé le parti pris scénique résolument clownesque, nous avons tenté d’élever le débat pour mieux cerner les volontés de l’auteur. Pour aborder, dans notre deuxième partie, les ressorts de l’initiative de l’ayant droit, il nous fallait à présent, revenir à Bernard-Marie Koltès, à ses déclarations, à la retranscription de ses entretiens, pour fixer l’exact point de vue de l’auteur.
- Le théâtre en France
- Ibid.
- répétition du 13 décembre 2006
- La Bataille de San Romano
- La Comédie-Française reçoit un émail de la SACD le 12 décembre 2006, récapitulant les demandes de l’ayant droit.
- KOLTES, Bernard-Marie, Le retour au désert, p.68
- La condition actuelle des Tarahumaras, contraints de cultiver la coca par les narco-trafiquants. Nous rappelons l’étude d’Antonin Artaud du rituel du Tutuguri comme son intérêt pour Uccello, Paul Les Oiseaux, dans le théâtre alchimique, du Théâtre et son double.
- Le statut accordant la citoyenneté française aux ressortissants originaires d’Algérie. Le Statut du 20 septembre 1947 : suppression des communes mixtes, indépendance du culte musulman, enseignement de l’arabe à tous les degrés, droit de vote accordé aux femmes.
- Emission de France Inter du 28/03/07 voir annexe page 199-202.
- Selon la définition de Karl Popper : " une théorie, touchant toutes les sciences sociales, qui fait de la prédiction historique leur principal but, et qui enseigne que ce but peut être atteint si l'on découvre les " rythmes " ou les " motifs " (patterns), les " lois ", ou les " tendances générales " qui sous-tendent les développements historiques. "
- KOLTES, Bernard-Marie, UNE PART DE MA VIE pp.141-142 ; Koltès ajoute : " Il ne faut pas donner à cela a une importance fondamentale. Ce sont des petits plaisirs, mais qui ont de l’importance ici en France, et aussi par rapport aux Arabes. "
- DELEUZE, Mille plateaux, p 351. " Le secret concerne d’abord certains contenus. "
- Voir transcription du débat du 24 mars 2007, annexes p.166 à 193.
- Emission de France Inter du 28-03-07 voir annexes p.199-202.
- , œuvre peinte de Paolo Uccello (1397-1475) qui ouvre sur un mystère à tiroirs. Trois tableaux, le plus souvent confondus, dans trois capitales d’Europe. Le mazzochio, objet symbolique, dont le rôle longtemps perdu de vue, constitue un mystère mais nous permet d’accéder au tiroirs secrets de l’œuvre de Koltès. On trouvera en annexes p.227-229, des photos de ces trois " Batailles " d’Uccello. Voir en annexes p.227-228-229 sous la direction de Jacqueline de Jomaron T 2, De la Révolution à nos jours., coll. La logithèque, éd. LGF, Paris, 1988.